Souvent, trop souvent, et moi le premier, nous avons tendance à enfermer un artiste et sa musique dans un courant, un mouvement, à vouloir ranger ses créations dans des tiroirs, des cases, à leur coller des étiquettes. Avec Gonjasufi, c’est tout bonnement impossible. Ce «petit» protégé de Flying Lotus, évoluant sur le cultissime label de Sheffield, Warp Records, possède, à son actif, outre des collaborations avec son mentor cité plus haut, un premier album A Sufi And A Killer, qui avait défrayé la chronique en 2010, ainsi qu’un EP qui avait été accueilli à bras ouverts par la communauté de la toile (puisqu’il était gratuit) un an plus tard.
A l’heure où tremble le partage gratuit de musique sur internet, Sumach Ecks revient avec un album plus court que son premier opus: MU.ZZ.LE (museler dans la langue de Molière). Si la quantité peut, de prime abord, sembler faire défaut, ce n’est absolument pas le cas de la qualité. Nonobstant l’ineffable génie de cet artiste, force est de constater que ce soufiste ayant une attirance certaine pour les opiacées et leurs dérivés, suit un chemin bien tracé. MU.ZZ.LE n’est pas une rupture, mais une descente. Une descente, un étage plus bas dans la caverne des trésors gonjasufièsques. Des sonorités calmes, et pourtant «dures» à l’oreille, saturées ou faussement malpropres, où la tonalité mineure omniprésente renforce une ambiance obscure… Sans oublier les chants et vocalises que Gonjasufi a apposés ici et là, à la limite de la justesse (l’art du faussement juste…ou du justement faux?) résonnants comme des appels d’une détresse inouïe, et pourtant si détachés, si placides.
S’il m’est si difficile de m’exprimer sur cette musique, c’est qu’elle semble venir d’un autre temps, d’un autre lieu. Elle emprunte des sonorités aussi atypiques qu’atemporelles. Elle est facétieuse, se joue de nos sens, elle fait du mal et pourtant du bien aussi. Elle est d’un cynisme inquiétant… Triste beauté exaltée ici par Gonjasufi, lourde de peine et de désillusion et pourtant parfois si légère, comme une épaisse fumée sortant du sombre orifice qu’est l’imaginaire de Gonja, parvenant à former de souples volutes avant de finir par s’évaporer gracieusement.
Tracklist
01.White Picket Fence 02.Feedin' Birds
03.Nikels And Dimes
04.Rubberband
05.Venom
06.TImeout
07.Skin
08.The Blame
09.Blaksuit
10.Sniffin'
