Si l’on se fiait aux quelques clichés sépias et anémiques du jeune producteur allemand, on pourrait croire que Christian Löffler est atteint de catatonie, que ses traits graciles subissent le joug d’un masque de givre. Mais il n’en est rien, bien loin de sombrer dans l’immobilisme, Christian peint et compose avec une assiduité et une créativité qui dépassent l’entendement. Déjà auteur d’une flopée de E.P oscillant entre Techno et Electronica (Heights, Raise, Aspen, A Hundred Lights), Christian semble être frappé d’une pathologie rare – plus connue sous l’acronyme SSG, ou Syndrome Simon Green -, syndrome qui rend le sujet porteur inapte à la production de quoi que ce soit de mauvais.
C’est donc avec une impatience toute légitime que nous attendions la sortie de son premier album. Sorti sur le label colognais Ki Records (label dont il est le co-fondateur), A Forest, de son petit nom, ne dément pas ses prédécesseurs et témoigne de la gravité de l’état de son auteur. « Christian Löffler, l’incurable virtuose » pourrions-nous titrer si nous chroniquions pour l’un des innombrables torchons, agglomérés de papier hygiénique recyclé qui font (la richesse et surtout) la pauvreté des quotidiens français. Mais trêve de digressions, entrons dans le vif du sujet, voulez-vous?
De prime abord, le nom de l’album et sa pochette pétrie de grisaille – Si réussie soit-elle – pourraient en repousser plus d’un tant l’alliance des deux hume l’Ambient narcissique et nombriliste. Vous savez le genre d’albums encensés de tout bord par la critique mais que vous trouvez chiants à mourir, et ce, même avec la meilleure volonté du monde et une patience de titane. Vous voyez? Et bien A Forest n’est pas de ceux-ci!
Proche de l’impressionnisme sonore, Christian joue ici sur la granularité, la chaleur et les textures sonores comme d’un fusain si bien que certaines tracks rappellent les travaux du génie danois Trentemoller (Cf. A Forest, Field). Autre fait appréciable, le jeune homme fuit les monochromes et leur despotisme grabataire. Ainsi, même mélancolique, il préférera un bleu nuit nimbé de violet au noir (Cf. Ash & Snow, Pale Skin), les variations d’ocre et sienne au jaune citron pour exprimer ses liesses qu’il n’avoue d’ailleurs qu’à demi mots (Cf. A Hundred Lights, Slowlight). Löffler s’autorise parfois l’utilisation de quelques drippings songeurs, goutelettes vocales cauteleuses, neigeuses (Cf. les fragiles incantations de Mohna sur Eleven ou encore le spoken word abstrait de Marcus Roloff sur Swift Code) qui viennent blanchir les collines et sommets de l’ensemble de l’oeuvre.
Au final, les fresques Techno Electronica polychromes de Christian électrisent l’épiderme autant qu’elles séduisent l’intellect. Ce premier album (dé)peint les émois d’un jeune romantique au doigté de saphir avec une justesse poignante sans tomber dans l’excès de pathos. Une immense claque à laquelle on ne saurait répondre autrement qu’en tendant l’autre joue.
En illustration: Paysage d’hiver, 1879, Gauguin.
Christian Löffler – Eleven (Feat. Mohna)
Tracklist
1. A Forest 2. Pale Skin
3. Eleven (Feat. Mohna)
4. Ash & Snow
5. Feelharmonia (Feat. Gry)
6. Signals
7. Blind
8. Eisberg (Hemal)
9. Field
10. Swift Code (Feat. Marcus Roloff)
11. A Hundred Lights
12. Slowlight